Editorial du JPB 892 décembre 2007

 

ETRE ou ne pas ETRE MOTIVE

Motivation ! Mot magique, sorte d'incantation rituelle dans le langage du cérémonial scolaire. Mais surtout, sorte de lamentation funèbre, déploration de son insuffisance, voire de son absence. Carence qui serait source de tous les maux et point de convergence affligé des parents, des enseignants et des élèves eux-mêmes. "Il manque de motivation !", ce qui permet, malgré tout, de sauvegarder l'essentiel sans avoir à l'exprimer : "Il est intelligent, il a ce qu'il faut pour réussir, mais..."

On a égaré le mode d'emploi : comment déclencher cette motivation ? Alors, on invoque le fameux "déclic" qui doit venir, mais qui tarde à se manifester. De quel horizon doit naître ce "déclic" salvateur ? de l'enseignant, de l'impétrant, des circonstances ? Quelqu'un a-t-il réellement le pouvoir de le faire apparaître ? Ne serait-ce pas un mythe qui rassure à bon compte et permet de différer, voire d'occulter, les vraies questions ?

Au sens premier, la motivation consiste à se mettre en mouvement, quitter le lieu où l'on est pour aller vers un territoire encore inconnu , cet inconnu, à la fois, force d'attraction et force de répulsion. Je suis attiré par ce que je ne connais pas et, dans le même temps, l'inconnu me fait peur et me paralyse. Ambivalence dont il importe de se libérer. Où trouver l'énergie qui me mettra en mouvement ? Pour l'enfant, c'est d'abord le plaisir, le plaisir éprouvé, mais aussi le plaisir procuré à quelqu'un que l'on aime et dont on recherche l'approbation. Je travaille pour faire plaisir à ma maîtresse et à mes parents. En retour, les compliments reçus me confortent dans la bonne image que j'ai de moi-même. Mais ce jeu affectif se grippe quelque peu à l'entrée du Collège. C'est alors que le plaisir doit se trouver un allié dans le désir. Le désir naît d'un sentiment d'insatis faction : il me manque quelque chose pour m'éprouver pleinement moi-même. Là, peuvent naître des vocations : on se sent secrètement appelé à suivre tel itinéraire intellectuel, professionnel, spirituel. C'est dans cette voie que mon existence prendra sens. Encore faut-il que ce désir ne soit pas étouffé par une trop flatteuse image de soi-même. L'autosuffisance ne laisse aucune place à la recherche d'un ailleurs encore inexploré.

En dernier ressort, si le plaisir et le désir sont trop émoussés pour me mettre en mouvement, reste ma volonté. La vie m'a fait expérimenter l'incomplétude foncière de mon existence. Je ne suis ni le héros, ni le saint dont je pouvais rêver. Il me reste à enrichir mon existence, à la densifier au mieux, en faisant mien tout ce qui peut m'être proposé sur mon chemin d'humanité. Je fais ce choix consciemment, volontairement.

Abraham, que l'on dit le père des croyants, s'était lui aussi mis en route, quittant sa terre et ses habitudes pour un pays inconnu, vers une destinée incertaine. Quelle pouvait être sa motivation pour un changement aussi radical et aussi risqué ? Il faisait tout simplement confiance à une parole entendue, une confiance absolue en son Dieu.

Confiance en soi, confiance en l'autre, foi en l'avenir : peut-être est-ce le secret des motivations fortes.


Joël LE BRUN.