Editorial du JPB 891 juin 2007
Heurs et Malheurs de baladeurs
Ils avancent, les yeux dans le vide, se balançant discrètement, au rythme de musiques qui débordent, parfois, des écouteurs. Vous pouvez les saluer, de la voix, du regard, d'un geste même : ils avancent à leur pas, sans vous entendre, sans vous voir, sans même deviner votre présence. Surtout ne criez pas ! vous risqueriez de les faire trébucher, surpris dans leurs rêveries, étonnés de se voir méchamment agressés.
Ils sont pourtant appareillés. Une fine câblerie glisse le long du corps, reliée aux sources d'énergie, cachées dans des poches, vastes et secrètes. Ils vont, portés par la prothèse, sur les chemins usuels de tous leurs condisciples. Mais l'autisme les guette, forme larvée, dans leur vie quotidienne : essayez de croiser leur regard, ils ne vous verront pas. Essayez de capter l'attention, ils ne vous entendent point. Ils appartiennent à l'espèce "baladeurs", apparue il y a quelque temps, dans nos contrées scolaires.
Portrait un peu forcé ? à peine ... Un matin de rentrée, je saluais poliment les jeunes qui montaient au lycée, certains encore bercés par leurs musiques, branchés sur écouteurs. Une lycéenne passe près de moi, sans m'entendre, sans me voir : j'étais transparent, inexistant. J'ai forcé la voix, l'ai extraite, brutalement à son goût, de son confort sonore, l'ai convoquée à mon bureau, lui ait fait part de mon étonnement. Naïve, elle ne comprenait pas la cause de mon courroux : Quoi ? elle n'avait rien fait, elle était innocente !
Elle n'avait rien fait, justement. Cette mode du baladeur nous évite, certes, les "transistors" ou autres "music machines", mais elle renforce l'individualisme, isole de l'environnement et détruit les relations sociales simples et quotidiennes. Comment apprivoiser notre voisin ? Comment créer des liens, si on ne voit, n'entend, ou pis encore, ne perçoit sa présence ? Cultivons le regard, réapprenons à croiser nos regards. Ainsi s'établira, parfois, un bref dialogue, plus riche, plus dense qu'un échange de paroles, pauvres et balbutiantes. Gardons en mémoire la rencontre de Jésus et du jeune homme riche : "Jésus fixant sur lui son regard, se prit à l'aimer".
Joël LE BRUN.
